Le dernier article publié dans cette rubrique ciblait la photographie. Il présentait le photographe comme un “chasseur d’âmes” capable de saisir la part invisible d’un être. Il rappelait aussi la gémellité entre appareil photo et arme à feu, et suggérait qu’une séance photo pouvait prendre les allures d’un duel où l’intensité côtoie la mort.
“Si chaque photographie vole un peu de l’âme, ne serait-il pas vraisemblable que je confie des morceaux de moi chaque fois que je prends une photo ? » confiait Richard Avedon, photographe de mode et « portraitiste » américain du XXème siècle, célèbre pour ses photos de célébrités mondaines publiées dans le magazine VOGUE, et ses portraits de femmes et hommes du commun rencontrés en sillonnant les routes de l’Ouest américain de 1979 à 1984.
En 2008 s’est tenue une rétrospective de son œuvre au musée du Jeu de paume à Paris. L’exposition regroupait 270 œuvres retraçant l’ensemble de sa carrière de 1946 à 2004, enrichie d’une quarantaine de photos de la série In the American West.
Tirages grand format, portraits plein cadre en noir et blanc, minimalisme de la composition, fort contraste, piqué de l’image saisissant, l’exposition offrait l’opportunité d’un face à face intime les yeux dans les yeux avec les visages. Un musée prend toujours peu prou des allures de mausolée, impression renforcée ici par les clichés de nombreux défunts célèbres, restés vivants dans les mémoires. Bain d’union en eaux fortes. L’intense contraste des photographies étoilées dans l’espace nu percutent l’âme, arrêtent un instant le temps. De captés les figures deviennent captivantes. Qui fusille qui du regard ?
Avedon se défend de faire autre chose que de capter la surface des personnes qui se confie à sa caméra. On ressent quand même profondément qu’il cherche à capter la vérité de ces êtres, c’est à tout le moins la première impression qu’il m’est venu face à ces grands portraits en noir et blanc qui dressent leur figure hiératique, énigmatique.
En parcourant l’exposition, j’ai eu le sentiment que ces photographies restituaient quelque chose d’un un face à face avec la mort. Et puis méditant sur l’acte de prendre la lumière d’un être et de la coucher sur papier, je me suis dit que cette approche était peut être celle de toute la photographie pour s’engager dans un corps à corps avec la vie. Dans l’espoir d’y faire surgir la VIE ? Si vivre c’est lutter, lutter c’est résister. Il y a de la résistance dans ces images, ce qui fait leur étrange beauté ?
Avant je m’imaginais qu’il s’agissait, en captant « l’instant décisif » ou en « imprimant son sentiment poétique » au monde, « regardé, vécu parce que regardé », d’en faire saillir la vie, le sel de l’existence, de jeter une lumière sur des ombres réputées impénétrables. Bref je pensais que photographier était un acte de naissance, un geste qui donnait vie. Je me rends compte en parcourant cette exposition, que je ne suis qu’un mort en sursis qui vient glaner quelque indice de vie au milieu d’un charnier dont s’échappe des nuées imperceptibles qui nappent l’espace de fibres invisibles. Que capte vraiment le photographe ? Ces photons que je crois enferrés sur papier, ne voyagent-ils pas ? Qu’émettent-ils dans leur échappée pour percer mon regard et l’arreter ?
Les portraits les plus saisissants sont pour la plupart ceux dont ceux dont le regard et la présence toute entière du corps arrêté, fixent intensément presque avec angoisse, l’objectif ou à l’inverse s’abandonnent au regard du photographe, telle Marilyn Monroe pour lui confier un dernier soupir en suspens avant de s’évanouir. Le regard de Red Owens surtout, m’a donné l’impression qu’il avait conscience dans l’instant du déclic, que la mort le travaillait en lui-même prête à surgir et qu’il la contemplait en puissance. Miracle de la prise, la vie passe et reste comme suspendu entre deux eaux. Force de ce regard qui fait face à l’insondable en soi et le déploie muettement dans l’espace. Force de la photographie de faire se prolonger l’instant et nous offrir de nous tenir devant l’abime sans nom dans un moment d’abandon ou de ressaisissement selon. Glissement d’un voile, envol d’une voile. L’invisible reste insaisissable. Le mystère de la vie inviolable.
Parmi tous les clichés exposés, deux êtres seulement se dérobent à l’objectif et la fixation de la caméra dans un bref mouvement furtif: Louis Amstrong et Malcom X. Manifestent-ils ainsi leur volonté de défier ou de (sur)vivre à l’acte photographique ? De ne pas se laisser piéger par un arrêté ? De renvoyer notre regard ailleurs, de nous emporter dans un mouvement, une vrille de vie ? Ou de jouer et se jouer de la prise tout simplement en connivence avec le photographe qui a laissé vivre ces images dans son anthologie ?
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Commentaires modérés. Merci de votre patience et de votre compréhension.